Lillusgraphie | La véritable histoire du radeau de la Méduse - Lillusgraphie
21900
single,single-post,postid-21900,single-format-standard,ajax_fade,page_not_loaded,,content_with_no_min_height,wpb-js-composer js-comp-ver-4.2.3,vc_responsive

La véritable histoire du radeau de la Méduse

Jeudi soir, je me suis rendue avec mon ami passionné par l’architecture navale à l’école militaire où nous étions conviés pour découvrir en avant – première,

«La véritable histoire du radeau de la Méduse», un film de Herlé Jouon, écrit à quatre mains avec Emilie Dumond.

 

11008057_10206087851176325_1977111251601860112_n10458460_10206087851616336_8878888870625935758_n

JEAN_LOUIS_THÉODORE_GÉRICAULT_-_La_Balsa_de_la_Medusa_(Museo_del_Louvre,_1818-19)

 

 

Le Radeau de La Méduse est une peinture réalisée entre 1818 et 1819 par le peintre romantique Français Théodore Géricault.

Il s’appliqua à raconter son émotion face à une tragédie historique qui le toucha particulièrement à la lecture du témoignage du chirurgien Savigny et de l’ingénieur Corréard.

Ces derniers comptent parmi les rares survivants qui relatent la longue dérive du radeau destiné à embarquer les 150 hommes d’équipage,

soldats et colons qui n’avaient pu trouver place sur les chaloupes et canots du navire.

Ce texte fut interdit le 28 octobre 1817 par le Roi pour son accusation acharnée envers l’incompétence du  commandant Chaumareys  qui fut reconnu responsable par le tribunal militaire de la Marine.

 

Alors que la volonté de silence fait son œuvre, Géricault rencontre les rescapés accusés par la presse royaliste d’anthropophagie.  L’affaire a fait grand bruit.

Notamment les passages concernant les actes de cannibalisme qui interviennent dès le quatrième jour d’errance du radeau.

Savigny les raconte ainsi : « Les choses en vinrent au point qu’il fallut recourir aux moyens extrêmes pour soutenir notre malheureuse existence.

Je frémis d’horreur en me voyant obligé de retracer celui que nous mîmes en usage. Je sens ma plume s’échapper de ma main, un froid mortel glace

tous mes membres, et mes cheveux se hérissent sur mon front […] Ceux que la mort avait épargnés […] se précipitèrent sur les cadavres dont le radeau

était couvert, les coupèrent par tranches et quelques-uns les dévorèrent à l’instant […] Quelques-uns néanmoins avaient assez de courage pour s’abstenir

et il leur fut accordé une plus grande quantité de vin […]. »
Pour plus d’informations, Gallica a publié le texte ici: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1036098/f3.image

 

 

livre

 

L’épisode retenu par le peintre se situe peu avant le sauvetage du radeau, au moment où l’Argus apparaît à l’horizon.
Ce tableau, aux dimensions exceptionnelles et à l’énergie puissante représente un épisode tragique du passé de la Marine française.

Son réalisme fut perçu comme une provocation après la chute de Napoléon.

L’histoire nous rapporte que la Méduse quitta l’île d’Aix sous les ordres de l’officier Chaumareys,

le 17 juin 1816, pour reprendre le Sénégal, restitué à la France par l’Angleterre après le traité de Vienne de 1815.

Ainsi,  Louis XVIII décide d’envoyer des colons prendre possession de ce territoire rétrocédé.

Étaient embarqués sur la frégate la Méduse près de 400 personnes.

Chaumareys n’ayant quasiment plus navigué depuis l’ancien régime, commença la traversée en distançant

les autres navires car plus rapide. Ainsi, il se retrouva rapidement isolé.

Il se trompa dans son estimation de la position du navire et ne put éviter de raser les hauts-fonds du banc d’Arguin, (très vaste haut-fond bien connu de tous les navigateurs confirmés), jusqu’à ce que l’inévitable se produise le 2 juillet au large des côtes de Mauritanie.

Le commandant abandonna à leur sort cent cinquante hommes de l’équipage, dont une femme, sur le fameux radeau après avoir vainement tenté de le remorquer.

Sans rames, munis de  quelques kilos de biscuits trempés et de vin pour seuls vivres, ils prennent place sur un radeau de fortune (20 m x 7 m),

halés par les canots de sauvetage, sous la responsabilité de l’aspirant Coudin.

Pendant que les autres navires avaient rejoint le Sénégal et que leurs équipages s’inquiétaient du sort de leur vaisseau amiral, la situation se dégradait très vite à bord du radeau.

 

L’auteur-réalisateur Herlé Jouon s’est senti absorbé par l’ œuvre la plus illustre de Géricault en se promenant au Louvre.

Son film documentaire, comme la peinture est une incitation à la réflexion et à une explosion de sentiments.
Il pratique la dualité de l’information en nous sensibilisant par l’Art et par l’Architecture navale. Un choix audacieux et très réussi!

Le documentaire est riche de renseignements sur le peintre et l’élaboration de son œuvre.

On y apprend que Géricault étudia les corps agonisants à l’hôpital Beaujon pour chercher la vérité dans la souffrance et l’expression

sans omettre qu’un médecin lui procura des morceaux de corps amputés.  

Il fit quelques travaux préparatoires pour parvenir à peindre le plus fidèlement possible, la couleur des cadavres.

Pour toucher au plus près la réalité, le maître a fourni un énorme labeur dans son investigation, presque obsessionnelle, comme une chasse à la prophétie.

Il demanda à des modèles de poser parmi lesquels Joseph le Noir à la mode, et Delacroix son ami rencontré dans l’atelier de Pierre Guérin
représenté allongé sur le ventre, le bras gauche posé sur une poutre posée en diagonale. Le corps semble mort.
Cependant d’autres sources nous proposent un autre homme comme étant un Delacroix cadavérique, abandonné à l’arrière du radeau sur la gauche

et même celui du vieillard tenant son fils sur ses genoux.
Il aurait été intéressant de faire intervenir plusieurs historiens pour mener l’enquête.

 

Les archives démontrent l’existence d’un homme de couleur à bord du radeau, hors Géricault en a représenté deux,

et y ajouta un métisse soutenu par un homme blanc tel un héros.

Ce dernier introduit la provocation visant à dénoncer l’esclavagisme encore pratiqué à cette époque et joua le contraste de la fraternité dans la détresse.

 

Deux des survivants servent de modèles pour les personnages figurés par des ombres au pied du mât et trois visages sont peints d’après ceux de Corréard,

Savigny et du charpentier Lavillette.

Le charpentier rescapé lui fait une petite réplique du radeau qui l’aidera dans ses travaux préparatoires. Il créa un jeu de lumière subtil tenant du Caravage

(type dramatique) pour fabriquer une atmosphère orageuse. L’analyse de la lumière révélée par le travail photographique est fabuleuse!

On s’attarde sur des petits détails que l’on ne verrait sans doute pas au Louvre, confirmés par la réalisation de la maquette du radeau en taille réelle.

Cependant, le document ne lève pas le voile sur «les chaussettes» qui font tant polémiques.

Il est dit que le  peintre ne sachant pas dessiner les pieds avait simplement esquissé des chaussettes.

Une étude du tableau aux rayons X confirme que Géricault avait bien tenté de les dessiner.
Aussi, la série de tableaux de membres humains peints par Géricault durant l’hiver 1818-1819 s’inscrivant dans la tradition de l’étude d’anatomie,

indique bien le talent et la stature du peintre.

205288716

Fragments anatomiques de Géricault

 

Est-ce une liberté ou un facteur de cohérence étudié depuis les récits?

 

Il ne nous est pas dit non plus que le peintre s’inspira de la Bataille d’Eylau de Gros pour mettre au premier plan les souffrances des hommes dans des circonstances extraordinaires.

foh8_gros_001f

Antoine-Jean GROS – la Bataille d’Eylau – 1808

 

 

Presque invisible, aussi improbable qu’un mirage, l’Argus le navire qui recueillera la dizaine de rescapés le 17 juillet (soit un mois après le départ),

apparaît au loin…
L’application de la règle des tiers en fait techniquement un chef-d’œuvre. Il manque au document une analyse schématique pour pouvoir expliquer

que s’y trouve à gauche la pyramide du désespoir, et à droite celle de l’espoir où  s’articule une diagonale qui insiste sur le contraste.
Le reste du radeau est masqué par le peu de lumière qui lui est accordé et finit par se confondre avec l’eau, ce qui donne une vision réduite de «la machine» ainsi appelé par l’équipage.

L’œil est ainsi attiré par la scène d‘espoir de la droite du tableau.

 

plan 1

 

Delacroix s’inspirera du choix sur le sujet et ouvrira à ses côtés la voie du ROMANTISME.

 

Le tableau est présenté au Salon de 1819, sous le titre générique Scène de naufrage.

Louis XVIII, annoncera avant son ouverture officielle : « Monsieur, vous venez de faire un naufrage qui n’en est pas un pour vous ».

Compliment ultime qui n’empêchera pas la division des opinions des critiques de l’époque.

 

 

Le scénario du film est cependant incomplet. Il manque une partie de l’histoire.

Que sont devenues les femmes, les enfants et les colons ayant embarqué dans les chaloupes?

Est-ce qu’une expédition a été montée pour aller secourir les malheureux?

La production a fait une grossière erreur en voulant reconstituer une vision du modèle de la Méduse en considérant que le Grand Turk ferait l’affaire,

alors qu’il y a presque deux siècles de décalage entre ces deux navires.

Il est regrettable que l’on ne se renseigne pas plus sur l’architecture des navires de l’époque que l’on présente.

En utilisant l’Hermione ou encore le HMS ROSE (réplique d’un navire anglais, reconstitué pour le tournage de Master and Commander),

l’équipe aurait été plus cohérente sur leurs affirmations, même si ces frégates n’ont qu’un seul pont.

 

FREGATES

 

Le documentaire pouvait s’appuyer sur les plans des archives nationales, représentant les formes et la décoration du navire.

Par curiosité, pourquoi ne pas parler de l’épave de la Méduse et pourquoi n’a-t-elle été jamais fouillée?

 

L’équipe a déclaré avoir identifié les différentes essences des bois du radeau.

Lors de la reconstruction, ils ont utilisé du pin des Landes, caractéristique qui ne figurait pas dans la construction d’un navire de l’époque.

Aussi surprenant, de ne pas s’être entouré de spécialistes comme avait été mené le travail de recherche très efficace

pour réaliser le film « l’énigme Titanic ».

640px-Raft_of_Méduse-Alexandre_Corréard-IMG_4788-cropped

Plan du radeau

 

La réplique grandeur nature du radeau de la Méduse construite  d’après les plans originaux comme un fragment mystique,

réside dans la cour du musée de Rochefort,

lieu où le navire y est resté au mouillage durant les Cent Jours de Napoléon. Le procès qui suivit le naufrage s’y déroula également.

Il en résulte un très bon document pédagogique qui aurait pu être exceptionnel s’il y avait eu une réelle expertise avec des spécialistes

de l’architecture navale.

Sur le sujet vous pouvez vous rendre sur le site  architecture-navale-ancienne.com

où vous pourrez découvrir les différentes pièces qui composent un navire de l’époque.

 

Notez sur vos agendas que ce film de 90 minutes sera diffusé sur la chaîne de télévision ARTE,

le 21 Mars 2015 à 20h50.

gericault

Théodore Géricault (1791-1824) L’artiste par lui-même, dit aussi Autoportrait de Géricault. Vers 1812


 

Poster un commentaire